Cape fear remake

Fin juin 2005 – je suis attendu chez des amis de l’autre côté du centre ville à une heure précise. Détestant les attendre, comme à chaque fois, je préfère rester quelques minutes de plus dans mon appartement avant de les rejoindre. J’allume la télé et tombe tout juste au début d’un générique de film, qui très vite attire ma curiosité, Angel face d’Otto Preminger. Le personnage principal fait son apparition à l’écran, je le scrute attentivement dans ses attitudes, ses faits et gestes. Les minutes s’écoulent, il est temps de partir. J’éteins l’écran avec de léger commentaire : « quel branleur ! ». Je venais à l’instant de découvrir Robert Mitchum.
Ayant été plutôt intrigué par l’acteur, je me documente sur sa filmographie, si bien que quelques semaines plus tard, je réussi à me procurer un de ses films les plus remarquables sur le plan de l’interprétation : Les nerfs à vif de J. Lee Thompson, réalisé en 1961, avec à ses côtés Gregory Peck.
Le soir venu, le film déjà en marche, je suis subjugué et fasciné par une des séquences du film, si bien que la télécommande en main, il m’a fallu stopper immédiatement le défilement du film. A quoi bon poursuivre l’enchainement d’une intrigue quand vous superposez sans cesse deux séquences l’une dans l’autre : celle que vous visionnez à l’instant présent et celle qui vous a tant envoûté, qui se défile sans cesse dans votre mémoire.
Dans cette scène la tension en est presque palpable : une tension montante, progressive, aussi bien inscrite dans la force des images que dans celle de la musique composée par Bernard Herrmann. Une scène qui se conclue par une violence explosive et irrémédiable incarnée par la folie de Mitchum.
L’image stoppée, je ressens en moi comme une envie grandissante de dessiner. Je me sens comme obligé d’extraire ces images de son contenu, de les visualiser une par une, de les saisir, de les comprendre, de les modifier, de m’attarder sur un détail. Automatiquement je me saisis de mon appareil numérique et le place face à l’écran. Ne disposant pas de pied photographique, j’en conçois un avec les moyens du bord : un petit tabouret que je place devant le téléviseur sans parvenir toutefois à le placer à sa hauteur. Je saisis alors mon Larousse, ainsi quelques livres à proximité et les superpose entre eux. Le tour est joué.
Je reprends la scène du début et la stoppe aussitôt, je vise l’écran et le photographie. Je reprends la lecture et l’immobilise encore une fois, et ainsi de suite, jusqu’à mitrailler un nombre incalculable d’images.
Que vais-je en faire? Les relier pour en faire une bobine de film en graphite ? Un flip-book ? Une reliure ? Une animation ? Cela n’avait pour le moment aucune importance ; la chose vitale à faire était de dessiner, de vouloir se salir les mains.
Après tout un travail de sélection et de tri, le dessin peut commencer son œuvre et à diffuser son langage. Je reste un simple exécutant par rapport au dessin qui lui se charge de recadrer, de recycler et de transformer l’initial.
Cape fear remake a donné au final 73 dessins à la mine de plomb, de format A4, reformulant une séquence de film qui dans son intégralité doit durer moins d’une minute.

Mathieu Dufois