A history of filmmaking

« Avez-vous déjà vu une chaîne d’assemblage ?

C’est fantastique ! Je voulais filmer une longue scène de dialogue entre Cary Grant et un contremaître de l’usine devant une chaîne d’assemblage. Ils marchent en parlant d’un troisième homme qui a peut-être un rapport avec l’usine. Derrière eux, la voiture commence à s’ajuster pièce par pièce, et on fait même le plein d’huile et le plein d’essence ; à la fin de leur dialogue, ils regardent la voiture complètement ajustée à partir de rien, d’un simple boulon, et ils disent : « C’est quand même formidable, hein ! » Et alors ils ouvrent la portière de la voiture et un cadavre en tombe.

D’où serait tombé le cadavre ? Pas de la voiture : elle était d’abord un simple écrou ! Le cadavre est tombé de rien. »

Cet extrait est issu de l’entretien entre François Truffaut et Alfred Hitchcock en août 1962. Ce dernier raconte ici une idée qu’il n’a pas pu insérer à l’intérieur de son film North by Northwest (« La mort aux trousses »). L’unique existence de cette scène non réalisée n’a que la forme d’une courte description enregistrée sur magnétophone puis publiée dans le livre Hitchcock/Truffaut.

La série de dessins, A history of filmmaking, est partie de cette description racontée par l’auteur. En m’appropriant cette scène, l’objectif n’a nullement été de matérialiser cette idée au style « Hitchcockien », mais de présenter une version personnelle face aux multiples choix et possibilités. Si 50 personnes prennent connaissance de cette scène en lisant l’entretien, alors 50 films distincts seront possibles. L’imaginaire est à chacun. A chacun sa propre modélisation de l’usine, de la mise en place progressive de la tension de la scène, ou encore de la mouvance du corps des interprètes, dont Cary Grant.

Cette série de dessins parle avant tout de cinéma, du processus de création, de la mise en forme d’une image, de sa lecture et donc du montage et des propositions divergentes (à un moment donné, au fil de la lecture de mes dessins, mon « propre film » bifurque, laissant aux spectateurs deux lectures possibles. A choisir. Soit l’un, soit l’autre. En cas de déception, on peut toujours faire marche arrière, reprendre à partir de la seconde branche et poursuivre la continuité de l’histoire).

Une des singularités de cette série est l’assemblage de multiples images issues à la fois, d’oeuvres cinématographiques ou bien d’archives de toutes époques confondues. Je ne vis pas à l’époque de North by Northwest mais 50 ans après ; une particularité importante que je surligne à travers mes dessins : mélanges, fusions et oppositions d’éléments enracinés dans une époque précise, tels que les différents modèles d’automobiles, les structures architecturales des usines, ou encore les ouvriers aux différentes techniques d’assemblage qui se rencontrent.

A chacun son cinéma.

Mathieu Dufois