////////////////////////// Mathieu Dufois
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Mathieu Dufois par Aude Lamorelle
 
Les séries de dessins de Mathieu Dufois sur le cinéma américain des années 50-60 sont des mises en abîme du réel : le dessin copie le cinéma qui copie le réel. Cette redondance rappelle le trompe l’œil baroque, un décor peint dans le décor même par exemple, qui prolonge le réel. Mathieu Dufois choisit quelques unes des 24 images-seconde d’une séquence de quelques minutes, les investit par le biais du dessin, intensifie la lumière en remodelant, recadre quelquefois et procède à son propre « montage » des images obtenues. Les scènes choisies sont des moments de tension particulière, ces moments où le temps semble s’accélérer. Quant aux films, il s’agit d’icônes de l’art cinématographique mettant en scène des acteurs tout aussi iconiques. L’œuvre de Mathieu Dufois procède de la fascination qu’exercent ces atmosphères de film noir et ces personnages charismatiques en marge. A la fascination passive, il oppose le processus actif de l’appropriation. En réinvestissant personnellement ces images, il met en lumière le personnage principal et souvent clandestin du 7ème art : le temps. L’une des définitions du cinéma est : la synthèse des arts de l’espace et du temps. On peut y opposer, à l’instar d’Alain Fleischer que le cinéma est un art de l’accélération, « un temps mis à mal et dévasté par les images qui accélèrent le temps ». C’est cette accélération que matérialise Mathieu Dufois. En replaçant les images dans l’espace, selon son propre agencement, en rompant les effets de la persistance rétinienne, il interrompt cette fuite en avant du temps. Si chaque dessin prit séparément peut rendre compte du mouvement, mais pas du temps, la série, elle, vue dans son ensemble, introduit la narration, opère un déroulement et s’inscrit dans une dimension temporelle.

Walter Benjamin dans L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité mécanique, voyait dans le cinéma un art du mouvement et du fractionnement. Soumis aux conditions de la reproduction, il perd son aura, c'est-à-dire : « L’ici et le maintenant de l’œuvre d’art, l’unicité de sa présence au lieu où elle se trouve », avec pour conséquence la désacralisation de l’œuvre d’art. Mathieu Dufois sacralise non pas le cinéma ou l’acteur vedette, mais le temps lui-même auquel il donne une matérialité dans un art de l’espace, une matérialité unique dotée d’une aura. Il rappelle que le temps, c’est le réel, c’est ce qui fait que ce que j’ai sous les yeux, ce que je traverse, ce que j’agis, m’appartient et me modifie, qu’il est la substance la plus intime.


Aude Lamorelle